Analyser une IPO
Valorisation d'une introduction en Bourse : comment savoir si une IPO est chère
Par Rémi de Truchis de Varennes8 min de lecture
Sommaire
Pour savoir si une introduction en Bourse est chère, il faut calculer la capitalisation implicite au prix d'offre, en déduire la valeur d'entreprise, puis comparer les multiples obtenus (P/E, VE/EBITDA, VE/chiffre d'affaires) à ceux de sociétés cotées comparables, en tenant compte de la croissance et de la rentabilité. Aucun de ces calculs ne donne « le bon prix », mais ensemble ils permettent de situer l'offre par rapport au marché. Cet article détaille la méthode, les pièges les plus fréquents et un exemple chiffré fictif.
La valorisation est l'un des dix points de notre checklist pour analyser une introduction en Bourse.
Comment calculer la valorisation d'une IPO au prix d'offre ?
La capitalisation boursière implicite
La capitalisation est la valeur de l'ensemble des actions de la société au prix d'introduction :
capitalisation = prix par action × nombre total d'actions après l'opération
Le prospectus indique la fourchette indicative de prix et le nombre d'actions avant et après l'offre. Faites le calcul au bas et au haut de la fourchette : l'écart peut être significatif. Le prix définitif est fixé à l'issue de la construction du livre d'ordres, comme expliqué dans notre article sur le prix d'introduction et le bookbuilding.
Les communiqués de lancement donnent souvent directement la capitalisation correspondant à la fourchette. Vérifiez si elle est calculée avant ou après l'augmentation de capital.
Pre-money et post-money
- La valorisation pre-money correspond à la valeur de la société avant l'arrivée de l'argent frais : prix × nombre d'actions existantes avant l'opération.
- La valorisation post-money inclut les actions nouvelles : pre-money + montant de l'augmentation de capital.
Les actions cédées ne changent rien à ce calcul, puisqu'elles existent déjà. Pour comprendre cette distinction, voir notre article sur les actions nouvelles et les actions cédées.
La valorisation post-money est celle qui sert à comparer la société aux entreprises déjà cotées, car c'est la capitalisation que le marché verra au premier jour.
La valeur d'entreprise
La capitalisation ne valorise que les fonds propres. Pour comparer des entreprises dont l'endettement diffère, on utilise la valeur d'entreprise (VE) :
VE = capitalisation + dette financière nette (dette financière moins trésorerie)
Selon les conventions, on y ajoute parfois les dettes locatives, les intérêts minoritaires ou certains engagements de retraite. L'important est de rester cohérent entre la société étudiée et ses comparables. Pensez aussi à tenir compte de l'argent levé : une augmentation de capital qui sert à rembourser de la dette réduit la dette nette après l'opération.
Quels multiples utiliser pour comparer ?
Les trois multiples les plus courants
| Multiple | Calcul | Utile pour | Limite |
|---|---|---|---|
| P/E (PER) | Capitalisation / résultat net | Sociétés rentables et stables | Inutilisable si résultat négatif, sensible à la dette et à la fiscalité |
| VE/EBITDA | Valeur d'entreprise / EBITDA | Comparer des sociétés à endettements différents | Ignore les investissements et l'intensité capitalistique |
| VE/chiffre d'affaires | Valeur d'entreprise / chiffre d'affaires | Sociétés en croissance pas encore rentables | Ignore totalement la rentabilité |
Pour une société rentable et mature, le P/E et le VE/EBITDA sont les plus parlants. Pour une société en forte croissance mais déficitaire, on se rabat souvent sur le VE/chiffre d'affaires, en gardant à l'esprit que ce multiple ne dit rien de la capacité à devenir rentable.
Choisir des comparables cotés
Un multiple n'a de sens que comparé. Choisissez quelques sociétés cotées :
- du même secteur et avec un modèle économique proche ;
- de taille comparable si possible ;
- avec un profil de croissance et de marges voisin.
Le prospectus mentionne souvent les principaux concurrents dans la description du marché, ce qui donne des pistes. Les multiples des sociétés cotées se calculent à partir de leurs comptes publiés et de leur cours de Bourse. Retenez une médiane plutôt qu'une moyenne, moins sensible aux valeurs extrêmes.
Comment tenir compte de la croissance ?
Une société qui croît plus vite que ses pairs peut justifier un multiple plus élevé. Mais jusqu'où ? Une façon simple de raisonner consiste à rapporter le multiple à la croissance attendue. Le PEG (P/E divisé par le taux de croissance annuel des bénéfices) en est la forme la plus connue.
Ce raisonnement a des limites : il repose sur une croissance future, par nature incertaine, et souvent sur les prévisions de la société elle-même. Posez-vous plutôt ces questions :
- La croissance passée, visible dans les comptes audités, soutient-elle la croissance promise ?
- La croissance s'accompagne-t-elle d'une amélioration des marges et de la trésorerie ?
- Le multiple demandé reste-t-il raisonnable si la croissance ralentit de moitié ?
Si la valorisation ne tient que dans le scénario le plus favorable, le prix intègre déjà beaucoup de bonnes nouvelles.
Qu'est-ce que la décote d'introduction ?
Il est d'usage que les banques qui organisent une introduction proposent un prix inférieur à la valeur qu'elles estiment pour la société une fois cotée. Cette décote d'introduction vise à attirer les investisseurs vers un titre sans historique de cotation et à favoriser un bon démarrage.
Les travaux académiques, notamment ceux de Jay R. Ritter, documentent depuis longtemps cette tendance des IPO à être en moyenne « sous-évaluées » au premier jour de cotation. Il s'agit d'une moyenne observée sur un grand nombre d'opérations : de nombreuses introductions terminent leur première séance sous leur prix d'offre. Notre article sur la performance des IPO au premier jour revient sur ce phénomène.
Pour vous, la conséquence pratique est la suivante : une introduction proposée à des multiples supérieurs à ceux des comparables déjà cotés, sans décote apparente, mérite un examen attentif.
Quels sont les pièges de la valorisation d'une IPO ?
L'EBITDA ajusté
Beaucoup de sociétés mettent en avant un EBITDA ajusté, qui exclut certains coûts présentés comme exceptionnels : frais de restructuration, coûts liés à l'introduction, rémunérations en actions, etc. Certains retraitements sont légitimes. D'autres reviennent chaque année et ne sont pas vraiment exceptionnels.
Calculez toujours le multiple sur l'indicateur ajusté et sur l'indicateur publié. Le prospectus doit présenter une réconciliation entre les deux : lisez-la ligne par ligne.
Les prévisions
Un prospectus peut contenir des objectifs ou des prévisions de résultats. Ils reflètent les intentions de la direction et sont soumis à des hypothèses détaillées dans le document. Une valorisation calculée sur les résultats futurs paraît toujours plus attractive : comparez-la avec une valorisation calculée sur les derniers comptes audités.
Les autres pièges fréquents
- Oublier la dilution : options, actions gratuites, obligations convertibles ou bons de souscription peuvent augmenter le nombre d'actions. Le prospectus les mentionne.
- Comparer des périmètres différents : une société qui vient de faire une acquisition peut présenter des comptes « pro forma » non directement comparables à l'historique.
- Choisir des comparables flatteurs : comparer une société industrielle à des sociétés technologiques mieux valorisées gonfle artificiellement la référence.
- Ignorer le contexte de marché : les multiples des comparables évoluent avec les marchés, et une période d'euphorie peut tirer toutes les valorisations vers le haut.
Exemple chiffré (fictif)
Les chiffres ci-dessous sont entièrement fictifs et servent uniquement à illustrer la méthode.
La société imaginaire « Industrie Exemple » s'introduit au prix de 20 € par action.
- Actions existantes avant l'opération : 40 millions.
- Actions nouvelles émises : 10 millions, soit 200 millions d'euros levés (avant frais).
- Dette financière nette avant l'opération : 300 millions d'euros. La société annonce consacrer l'argent levé au remboursement de dette.
- Derniers comptes annuels : chiffre d'affaires de 550 millions, EBITDA publié de 80 millions, EBITDA ajusté de 110 millions, résultat net de 40 millions.
Étape 1, la capitalisation
- Pre-money : 40 millions × 20 € = 800 millions d'euros.
- Post-money : 50 millions × 20 € = 1 000 millions d'euros.
Étape 2, la valeur d'entreprise
- Dette nette après remboursement : 300 - 200 = 100 millions d'euros.
- VE = 1 000 + 100 = 1 100 millions d'euros.
Étape 3, les multiples
- P/E = 1 000 / 40 = 25.
- VE/EBITDA ajusté = 1 100 / 110 = 10.
- VE/EBITDA publié = 1 100 / 80 = 13,75.
- VE/chiffre d'affaires = 1 100 / 550 = 2.
Étape 4, la comparaison
Supposons (toujours de façon fictive) que des sociétés cotées comparables se traitent en médiane à 10 fois l'EBITDA et 20 fois les bénéfices.
Sur l'EBITDA ajusté, Industrie Exemple semble valorisée au niveau de ses pairs. Sur l'EBITDA publié, elle paraît nettement plus chère. Son P/E est aussi supérieur à la médiane. Tout dépend donc de la crédibilité des 30 millions d'ajustements et de la croissance attendue : si elle est nettement supérieure à celle des comparables, une prime peut se discuter ; si elle est similaire, l'offre ne présente aucune décote apparente.
Cet exemple montre qu'un même dossier peut sembler « au prix du marché » ou « cher » selon l'indicateur retenu. D'où l'intérêt de calculer plusieurs multiples.
Comment intégrer la valorisation dans votre décision ?
La valorisation est un critère central, mais elle ne suffit pas : une société correctement valorisée peut présenter des risques importants, et une société chère peut continuer à progresser. Croisez-la avec les autres points de la checklist et avec les signaux d'alerte d'une introduction en Bourse.
Sur IPO Arena, chaque introduction européenne suivie est présentée avec ses principales données d'offre (fourchette de prix, nombre d'actions, capitalisation indicative), ce qui facilite ces premiers calculs. Pour replacer la valorisation dans le processus global, notre guide complet de l'introduction en Bourse reprend toutes les étapes d'une opération.
Questions fréquentes
Comment savoir si une IPO est surévaluée ?
Calculez la capitalisation et la valeur d'entreprise au prix d'offre, puis comparez les multiples obtenus à ceux de sociétés cotées comparables. Un écart important et non justifié par une croissance ou une rentabilité supérieure est un signal à examiner. Aucune méthode ne permet toutefois de le savoir avec certitude.
Quelle est la différence entre capitalisation et valeur d'entreprise ?
La capitalisation est la valeur des seules actions, au cours de Bourse ou au prix d'offre. La valeur d'entreprise ajoute la dette financière nette, ce qui permet de comparer des sociétés plus ou moins endettées.
Le prospectus indique-t-il si le prix est juste ?
Non. Le prospectus décrit la société, l'offre et la méthode de fixation du prix, mais l'approbation par l'autorité de marché ne porte pas sur l'opportunité de l'investissement ni sur le niveau du prix. C'est à l'investisseur de se forger son opinion.
Faut-il se fier à l'EBITDA ajusté ?
Il peut être utile pour isoler des éléments réellement exceptionnels, mais il doit toujours être comparé à l'EBITDA publié. Lisez la réconciliation présentée dans le prospectus et demandez-vous si les retraitements se répètent d'une année sur l'autre.
Une IPO chère peut-elle bien performer ?
Oui, une valorisation élevée n'empêche pas un titre de progresser, notamment si la croissance dépasse les attentes. Mais elle laisse moins de marge d'erreur : en cas de déception, la baisse peut être plus marquée. Toute IPO comporte un risque de perte en capital.